Le palmarès de la recherche en gestion 2018 : la montée en gamme continue – est-ce vraiment une bonne chose ?

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Educpros by l’Etudiant vient de publier un article sur la montée en gamme de la recherche des écoles de commerce françaises en établissant un palmarès des publications dans les revues académiques les plus prestigieuses (de rang 1 et + CNRS ou FNEGE).

http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/le-palmares-de-la-recherche-en-gestion-2018-la-montee-en-gamme-continue.html

La journaliste effectue un simple travail de collecte sur la base des déclarations des écoles, mais il est écrit (en gras !) que les données collectées ont été vérifiées….

La journaliste en remet une couche dans un commentaire, en précisant que « nous ne tenons compte que des professeurs permanents présents au moins 4 à 5 jours par semaine (définition CEFDG) et retirons les achats de publications ! »…

Il n’y a rien de nouveau dans cet article purement descriptif. Le « Publish or Perish » (« Publie ou Meurt ») sévit dans un univers académique globalisé depuis de nombreuses années.

https://www.letemps.ch/sciences/2017/09/19/publish-or-perish-science-met-chercheurs-pression

Toutes les écoles françaises, dans le même mimétisme, cherchent à attirer les chercheurs les plus prolifiques, publiant dans les meilleures revues, en offrant salaires compétitifs, mais surtout décharges de cours et primes de publication.

 

A ce petit jeu, les écoles qui disposent des plus gros budgets et d’une meilleure notoriété internationale sont les gagnantes et le trio de tête semble inchangé depuis des années : HEC, ESSEC, EM Lyon, etc.

Le fait que HEC soit talonné par l’ESSEC et l’EM Lyon est présenté comme un « mini-bouleversement » ….

Là où cet article interpelle vraiment, c’est sur la description des écoles post-bac, c’est-à-dire celles dont les publics sont les plus demandeurs d’encadrement, de suivi et de progression pédagogique et qui sont rentrées plus récemment dans le jeu du « Publish and Perish » ; elles ne sont pas présentées comme telles dans l’article, car il est simplement indiqué que « ce mouvement ne concerne pas que les établissements les plus gros » …

Effectivement, ces écoles post-bac, en dehors de l’IESEG qui a 112 enseignants chercheurs, tournent, pour la plupart, autour de 32 à une petite cinquantaine d’enseignants-chercheurs et veulent, elles aussi, avoir des chercheurs qui publient en rang 1.

Alors, quand la journaliste écrit L’EMLV ou l’EDC, à la production anecdotique en 2013, ont depuis mené une politique dynamique qui porte ses fruits », il n’est pas difficile d’imaginer ce que cette « politique dynamique » peut générer comme tensions, surtout pour des professeurs qui avaient délaissé la recherche au profit de la pédagogie ou qui étaient débutants et qui se heurtent désormais à une pression de « l’immédiateté » et du « résultat » en publication.

La face cachée de cette « politique dynamique », c’est également la construction d’un corps professoral à deux niveaux pour compenser la faiblesse de sa taille : les « vedettes » (les quelques professeurs, souvent jeunes docteurs « mercenaires », capables de publier en rang 1 ou 2, mais qui ne considèrent les écoles post-bac que comme un tremplin pour leur carrière) et les autres, qui deviennent des « sherpas ». Je les nomme ainsi car à la pression de la recherche s’ajoute une charge pédagogique déjà importante. Ainsi, ces professeurs se retrouvent souvent dans un cercle vicieux car ils continuent à porter la pédagogie de l’école (les suivis de mémoire, de stage, de responsabilité de cours ou de programmes) avec peu de décharges alors que ce sont ceux qui auraient le plus besoin de temps et de soutien pour monter leurs publications en gamme.

Or, il ne faut pas oublier que ce sont ces professeurs « sherpas », qui, dans ces écoles post-bac et de petite taille portent le plus la satisfaction des étudiants et la réputation de l’école…

Que le travail de montée en gamme soit mal géré et mal accompagné, pourrait avoir pour conséquence une forte démotivation de ces professeurs-là ; s’ils sont remplacés par des professeurs orientés purement recherche, ces écoles risquent progressivement d’affaiblir leur attractivité auprès des étudiants – d’autant plus, que leur public est déjà « siphonné » par le développement des Bachelors des grosses écoles post-prépa à plus forte notoriété.

Ces écoles auraient davantage intérêt à s’inspirer (ce qui n’est pas synonyme de copier !) d’une école Britannique, Hult Business School (en dehors de frais de scolarité très élevé…) qui a orienté son enseignement vers une approche très pragmatique, comme cité dans un récent article du Monde : « un enseignement très concret, fondé sur les projets. « Les étudiants travaillent avec des entreprises et (…) la plupart des enseignants ont d’ailleurs une double expérience, académique et industrielle. ».

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/campus/article/2018/01/05/hult-business-school-campus-britannique-tres-dore_5237848_4401467.html – lJzAW5jvPwLo2FET.99

Certaines écoles post-bac qui avaient historiquement adopté ce type d’approche pragmatique et professionnalisant s’en éloignent, sous prétexte d’obtention des accréditations par la recherche…

Pourtant, cette école britannique où la recherche n’est pas prédominante, a obtenu l’accréditation AACSB – accréditation que la plupart de nos écoles post-bac cherchent actuellement à obtenir, comme leurs grandes sœurs post-prépa…

Alors que nos écoles post-bac devraient prioritairement chercher à renforcer leur différenciation et la préparation des étudiants à la transformation des métiers avec le digital, certains de leurs dirigeants ont mis en haut de leur agenda la course aux étoiles… (que des articles comme celui d’Educpros ne font que renforcer…) Or, l’exemple de Hult, et sûrement d’autres écoles, le prouve, la montée en gamme des publications n’est pas le seul moyen d’obtenir des accréditations.

Cet article va aussi à l’encontre des efforts d’autres institutions pour sortir les écoles de cette approche focalisée sur la recherche, comme la FNEGE qui a mis en place un baromètre pour mesurer l’impact d’une Business School sur son environnement local, du Financial Times qui a renforcé l’impact du salaire des diplômés dans son classement ou même l’AACSB, dont l’un des responsables déclare : « Nous examinons certainement les qualifications des professeurs beaucoup plus largement. À l’avenir, les écoles pourraient considérer non seulement les diplômes des membres du corps professoral et le travail intellectuel, mais aussi l’expérience professionnelle qu’ils possèdent et les certifications professionnelles qu’ils détiennent. C’est une façon beaucoup plus qualitative d’examiner les qualifications que de simplement compter les publications. »

http://bized.aacsb.edu/articles/2018/january/the-faculty-piece

De la même façon, certaines écoles post-prépa avec un nombre important de chercheurs essaient de gérer à la fois la montée en gamme des publications tout en permettant à des profils différents d’enseignants-chercheurs de trouver leur équilibre entre publications et pédagogie et de fidéliser ainsi leur corps professoral.

Je terminerai donc ce post sur cette belle interview de l’un de mes collègues (parmi les plus publiant…) de Kedge Business School, qui redonne à la recherche toute ses lettres de noblesse et qui rappelle que la recherche n’a pas pour (seule) finalité de publier dans des revues prestigieuses (qui ne sont lues ni par les managers ni par les étudiants…), mais d’irriguer l’enseignement…

http://www.lemonde.fr/campus/article/2018/02/02/grace-a-la-recherche-en-management-je-propose-des-cours-actualises-et-originaux_5250719_4401467.html

 

 

 

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